lundi 16 octobre 2017

Jean-Paul Demoule, encore et à nouveau

Deux informations concernant Jean-Paul Demoule, dont j'ai récemment chroniqué le livre, Les dix millénaires oubliés qui ont fait l'Histoire.
La seconde est qu'il est intervenu dans l'émission Carbone 14, à propos de l'influence de l' révolution russe et du marxisme dans l'histoire de l'archéologie. Certains passages sont un peu elliptiques (forcément) et, sur certaines appréciations, j'aurais envie d'apporter quelques nuances – sur un plan général, le marxisme ne consiste pas seulement à porter l'attention sur les phénomènes de domination et d'exploitation, mais fournit un cadre général pour étudier les structures sociales et leur évolution. Quoi qu'il en soit, je recommande l'écoute de cet interview :

dimanche 8 octobre 2017

Les souvenirs de Narcisse Pelletier réédités

J'ai eu plusieurs fois l'occasion sur ce blog de mentionner l'extraordinaire valeur documentaire des souvenirs de Narcisse Pelletier, ce mousse vendéen victime d'un naufrage et qui passa 17 ans dans une tribu australienne du Cap York avant d'être recueilli par un navire qui le ramena vers sa terre natale. Recueilli par le médecin Constantin Merlan, le récit de Pelletier fournit un témoignage de première main sur des sociétés qui n'avaient encore eu aucun contact avec l'Occident – une condition pour ainsi dire jamais présente dans les travaux des ethnologues professionnels. Le récit s'est avéré de surcroît d'une grande fiabilité, les travaux ultérieurs confirmant les descriptions livrées par Pelletier.
Le texte n'était plus disponible en France depuis que la précédente édition, réalisée par Cosmopole, avait été épuisée. Cette lacune est dorénavant comblée par Elytis, sous un titre renvoyant au roman de François Garde qui avait connu un certain succès mais avait soulevé certaines polémiques. Le choix d'un « beau livre », agréable à feuilleter et richement fourni en illustrations, ajoute au plaisir de la lecture.

dimanche 1 octobre 2017

Note de lecture : Les dix millénaires oubliés qui ont fait l'Histoire (Jean-Paul Demoule)

Avertissement : ayant acheté le livre en édition électronique, je ne peux donner les références des citations de manière plus précise qu'en spécifiant le chapitre dont elles sont tirées.
L'oeuvre prolixe de l'archéologue Jean-Paul Demoule – elle compte, en plus de nombreuses publications scientifiques, plusieurs ouvrages destinés au grand public – possède deux qualités rarement réunies. D'une part, la volonté de prendre de la hauteur vis-à-vis du matériau brut qu'elle traite et de proposer une lecture générale de l'évolution sociale ; d'autre part un parti-pris pédagogique et vulgarisateur, dans le meilleur sens de ces termes. Son dernier livre, tout récemment paru, ne déroge pas à cette règle. Le sujet en est passablement ambitieux, puisqu'il entend présenter une histoire mondiale des dix millénaires qui séparent le Paléolithique de l'Antiquité – dix millénaires « oubliés » tant dans les programmes d'Histoire que dans la culture collective. Or, ces dix millénaires ont eu un impact décisif sur le cours des sociétés humaines, ce que résume le sous-titre un peu simplificateur : « Quand on inventa l'agriculture, la guerre et les chefs ».
Le texte fait le choix de ne pas suivre un ordre chronologique ; il n'est pas non plus structuré par zones géographiques. Le pari de l'auteur – disons-le d'emblée, globalement très réussi – est d'aborder la période au travers d'une dizaine de thèmes, sous l'angle de l'interrogation récurrente « Qui a inventé... ? » (l'agriculture, les villages, les dieux, la guerre, les chefs, etc.). Une série de questions plus spécifiques sert d'exergue pour chaque chapitre, qui est ensuite divisé en une demi-douzaine de courtes sous-parties. À chaque fois, la synthèse s'étend, d'un côté, à la période antérieure (le Paléolithique, pour remonter parfois très loin, jusqu'aux premières espèces humaines), de l'autre, aux sociétés historiques, voire contemporaines : c'est en particulier le cas lors de chaque conclusion partielle (« Et maintenant ? ») qui vient à chaque fois ponctuer l'exposé et le mettre en perspective.
On le disait, le livre est une réussite. En particulier, il atteint l'objectif ô combien délicat de livrer une masse considérable d'informations (l'érudition de l'auteur transpire à chaque page) sans jamais sacrifier la simplicité et la clarté. 
Certains aspects me semblent néanmoins appeler quelques remarques d'ordres divers. En voilà quelques-unes, qui portent sur les aspects qui me sont les plus familiers.

mercredi 20 septembre 2017

Le cardeur scientifique

Avec l'aimable autorisation des éditions Matériologiques, je reproduis ici la contribution que j'avais écrite sous ce titre pour le recueil Qu'est-ce que la science pour vous ?, paru il y a quelques mois.
Réflexion faite, je me dis que j'aurais tout aussi bien pu – voire, que cela aurait été un choix plus judicieux – écrire quelque chose de plus politique, tel que : « La science, outil d'émancipation » (Marc Silberstein, si tu me lis et si un jour j'ai droit à un deuxième tour, tu as remarqué que je prends d'ores et déjà mon ticket). En particulier, j'aurais dit quelques mots de cette détestation de la science qui semble être devenu le nec plus ultra de l'anticapitalisme (des imbéciles, pour paraphraser August Bebel). J'aurais sans doute aussi évoqué l'absurdité de l'accusation devenue récurrente dans les milieux de gauche de « scientisme » pour disqualifier une position, et encore le fait que le rationalisme (c'est-à-dire le matérialisme) est le terreau en dehors duquel ne peuvent pousser que des fruits pourris.
Bon, mais ce qui est fait et fait, et ce qui n'a pas été écrit reste un projet. Voici donc mon petit chapitre :

vendredi 8 septembre 2017

Une recension de Qu'est-ce que la science pour vous ?

Une courte mais belle recension du livre collectif des éditions Matériologiques auquel j'ai eu le plaisir de participer, paru dans la revue Espèces.

dimanche 3 septembre 2017

Qu'est-ce que le partage ?

Les Hadza de Tanzanie,
des chasseurs-cueilleurs égalitaires... et partageurs ?
En réaction à un billet déjà ancien, un internaute appelé Fred m'envoie la question suivante :
Bonjour, j'ai lu récemment votre article et d'autres de Testart sur ces sujets du don, de la réciprocité, de l'échange. Je les ai lu en même temps qu'un autre qui me questionne. Il est issu d'une conférence de et rédigé par l'anthropologue Charles Mac Donald et se trouve ici.
Le connaissez-vous? Il porte sur la notion de "partage" et s'appuie notamment sur Woodburn. "C’est [...] à Wooddburn, le spécialiste des Hadza, que revient le mérite d’avoir été un des tout premiers à avoir mis en lumière aussi fortement la distinction entre échange et partage, dans son article intitulé « Le partage n’est pas une forme d’échange ». Il n’y a pas en effet de réciprocité impliquée par la transaction, écrit Mac Donald : il n’y a pas d’obligation à rendre, pas de contre-don. Il est donc inadéquat d’appliquer la notion de réciprocité à cette forme de répartition des biens."
Mac Donald écrit aussi : "Mauss, Sahlins et pratiquement tous les autres anthropologues ont manqué une autre dimension importante dans les transactions et les prestations ; cette dimension est celle du partage qui s’est dissimulée sous les traits du don gratuit ou de la générosité pure. On a confondu le partage comme forme de redistribution avec la réciprocité généralisée ou « pooling ». Ce n’est absolument pas la même chose."
J'aimerais connaître votre point de vue sur la place du partage vis-à-vis de la typologie que vs travaillez, et sur cette notion elle-même.
Merci. Fred.
Comme l'idée d'un billet sur ce point me trottait dans la tête depuis quelques temps, l'occasion a fait le larron.

samedi 19 août 2017

Le marxisme et le pacifisme primitif : questions sur un lieu commun

La guerre chez les Timucua (Floride)
Aquarelle de Jacques Lemoyne de Morgues (XVIe siècle) 
Ce billet pose une question à laquelle je n'ai pas de réponse assurée ; je caresse donc l'espoir que des lectrices ou lecteurs avisés sauront l'éclairer. Cette question est la suivante : à quel moment, et sur quelle base, s'est forgée l'opinion commune dans les milieux marxistes, selon laquelle la guerre ayant été une invention somme toute récente, les sociétés de chasse-cueillette étaient pacifiques ?
On peut en effet dire que pour la plupart de ceux qui se réclament du marxisme, les sociétés humaines, avant que n'apparaissent l'agriculture et l'élevage, se caractérisaient par trois traits principaux :
  1. le collectivisme des moyens de production et un ensemble de coutumes imposant ou recommandant le partage des biens, à commencer par la nourriture. Ces sociétés étaient donc non seulement dépourvues de classes sociales, mais aussi d'inégalités matérielles – ce qu'on appelle le « communisme primitif ».
  2. l'absence de domination masculine, avec un rapport entre les sexes parfois qualifié de « matriarcat primitif ».
  3. l'absence, ou la quasi-absence, de guerres (avec, là encore, une certaine élasticité de la définition qu'il convient de donner à ce mot).

jeudi 3 août 2017

Des armes et des combats en Australie aborigène

Burgun, un Aborigène de la région de Sydney.
Aquarelle de Richard Browne (vers 1820)
Dans l'épineuse question de l'existence de la « guerre » dans les sociétés sans richesse (je mets des guillemets à dessein pour souligner d'emblée que je n'ignore pas les difficultés liées à ce mot), un des éléments essentiels de la réflexion concerne les moyens matériels d'une telle « guerre », à commencer par les armes. Autrement dit, l'étude des armes nous apprend-elle quelque chose de l'utilisation qui pouvait en être fait dans le cadre de conflits entre êtres humains ? Le cas de l'Australie, comme presque toujours, est particulièrement intéressant, dans la mesure où il représente le plus vaste ensemble de peuples chasseurs-cueilleurs nomades jamais observés, et où l'on a de surcroît pu observer in situ comment les différentes armes étaient nommées et utilisées. Au risque d'abreuver le lecteur de détails (mais, promis, certains sont assez croustillants), je me risque donc à une revue sinon des troupes, du moins de leur équipement, autour de la question (trop) simple : existait-il des armes spécifiques pour la « guerre », ou les mêmes armes servaient-elles à la fois pour la chasse et les conflits inter-personnels ?

Quelques remarques générales

Notre société moderne et son vocabulaire distinguent l'arme de chasse de l'arme de guerre, et l'on serait tenter de penser que cette distinction peut s'appliquer aussi aisément dans n'importe quelle situation. En réalité, la définition contemporaine de l'arme de guerre se présente comme strictement juridique : il s'agit d'une arme dont la détention et l'usage est réservée aux militaires. Dans des sociétés où l'État n'existe pas, cette définition devient aussi utile qu'un fusil sans culasse. Bien sûr, on peut toujours présumer que l'arme de guerre est par nature la plus efficace (et que c'est précisément pour cette raison que son usage est davantage restreint que l'arme de chasse) ; reste à vérifier qu'il en va de même dans d'autres sociétés, ce qui, comme on le verra, n'a rien d'évident.

lundi 10 juillet 2017

La pépite était en toc

Une des illustrations du livre de Perron d'Arc.
La présence d'un short de fourrure,
alors que les Aborigènes allaient nus,
constitue un élément suspect supplémentaire
Toujours en quête de sources et de témoignages sur l'Australie aborigène, j'ai littéralement bondi de joie en dégotant une trouvaille de premier choix : les souvenirs d'un français, Henri Perron d'Arc, parti chercher de l'or en Australie dans les années 1850, et qui a laissé un livre de souvenirs très vivant et bien écrit : « Aventures d'un voyageur en Australie », sous-titré : « Neuf mois de séjour chez les Nagarnooks » (disponible au téléchargement sur le site Gallica). Car là n'est pas le moindre intérêt du récit : Perron d'Arc explique avoir vécu au contact d'une tribu dans une région où il était un des premiers Blancs. Il livre donc de nombreux détails de la vie quotidienne, et rapporte plusieurs épisodes survenus durant son séjour - ces chapitres forment l'essentiel du livre.
J'étais donc tout frétillant à l'idée d'avoir mis la main sur un témoignage d'une valeur comparable à celui de Narcisse Pelletier, par exemple, ce mousse vendéen naufragé en 1857 près du Cap York, qui demeura 17 ans dans une tribu locale avant d'être rapatrié en France et de raconter ses souvenirs. En plus, là où Pelletier, peu instruit, était passé par l'intermédiaire d'un médecin, Constantin Merlan, Perron d'Arc montre une plume alerte, ainsi qu'un sens aiguisé de l'observation. Je me frottais donc les mains, tout heureux d'avoir déniché un second texte ignoré par les spécialistes anglophones des Aborigènes et d'en tirer la substantifique moelle.
Mais lorsque j'ai voulu situer le séjour de l'auteur et identifier la tribu décrite, quelques nuages sombres sont apparus dans ce beau ciel bleu.

samedi 24 juin 2017

L'art de la guerre en Australie

Albert Le Souef (1828 - 1902)
Depuis l'été dernier, j'ai en projet de travailler sur un sujet curieusement négligé, celui des conflits armés dans l'Australie aborigène. Mais, en raison de différentes sollicitations, je n'ai pu passer des intentions aux actes que tout récemment.
La première étape de ce chemin, qui s'annonce long, est la collecte des données. Je dois éplucher des centaines de références bibliographiques pour trouver des éléments sur la question, en particulier ceux dont je suis le plus friand : des témoignages directs décrivant des affrontements entre Aborigènes et fournissant des informations de première main tant sur les techniques militaires que sur les dimensions sociales du phénomène. J'ai déjà eu plusieurs occasions, dans ce blog, de citer de telles sources (voir par exemple ce billet, celui-ci, ou encore celui-là, mais pour les semaines à venir, je tente de dresser un inventaire qui soit le plus large possible ; c'est un travail de bénédictin, avec quelques fausses pistes (certains commentateurs, anciens ou modernes, n'hésitent pas à grossir les faits, voire à les inventer) et quelques frustrations, beaucoup de documents étant indisponibles en France. Mais, magie d'internet, il est tout de même possible de commander (souvent, en Australie) les livres les plus alléchants, et de récupérer des numérisations d'ouvrages ou d'articles anciens – sur ce point, il faut par exemple signaler que l'Australie a numérisé en mode OCR une partie considérable des journaux et magazines publiés depuis leur création, et ces documents sont centralisés sur un site unique. Il y a donc moyen d'accéder à une masse de données considérables, qui plus en effectuant des recherches sur le contenu. De ce point de vue, la France en est encore au pigeon voyageur...