dimanche 11 juin 2017

Quelques réflexions sur le « mode de production domestique »

Avertissement : ce billet s'inscrit dans une recherche menée sous l'impulsion d'une collègue économiste, à propos des théories défendues par le courant du « féminisme matérialiste », en particulier de Christine Delphy. Il s'agit de remarques préliminaires, que je rends publiques au cas où quelques lecteurs soient intéressés, voire souhaitent compléter ou critiquer. J'insiste sur la nécessité de prendre les lignes qui suivent avec toute la distance nécessaire – je suis conscient de l'insuffisance de certaines formulations – d'autant qu'à l'heure où je les écris, je n'ai pas accès aux textes de C. Delphy elle-même, mais seulement à des sources secondaires.
Au début des années 1970, une manifestation du MLF
dont Christine Delphy était une des principales animatrices

Le « mode de production domestique »

Dans les années 1970, constatant que le marxisme traditionnel était aveugle – ou borgne – à la situation spécifique des femmes dans la société capitaliste, C. Delphy avait développé un argumentaire plaçant cette question au centre de son analyse. Selon elle, les femmes n'étaient pas seulement dominées, mais également exploitées dans le cadre du travail domestique ; en cela, le marxisme fournissait un outil d'analyse irremplaçable à un féminisme qui se voulait matérialiste. Mais ce même marxisme avait échoué à reconnaître que cette exploitation ne pouvait être réduite, ou subordonnée, à celle de l'ensemble des salariés par les capitalistes. Les femmes étaient donc victimes d'une exploitation spécifique ; à l'antagonisme de classe entre capitalistes et prolétaires, se superposait un autre antagonisme de classes entre hommes et femmes ; au mode de production capitaliste s'articulait un mode de production dit « domestique », l'un n'étant ni subordonné, ni réductible à l'autre. Ces innovations théoriques allaient évidemment de pair avec des choix politiques revendiqués : si les femmes formaient une classe exploitée par celle des hommes, alors elles devaient s'organiser de manière spécifique – ce que mit en pratique le MLF, dont C. Delphy était une des fondatrices. Sur le plan théorique comme sur le plan pratique, le féminisme matérialiste se tenait donc à égale distance du féminisme bourgeois (indifférent à la question de l'exploitation, celle des femmes comme celle des prolétaires en général) et du mouvement ouvrier (qui dissolvait l'opposition entre hommes et femmes dans celle des capitalistes et des prolétaires).
Je le répète, les lignes qui suivent ne prétendent pas être une évaluation générale de cette thèse, mais simplement apporter quelques éléments, en particulier sur le plan théorique, concernant l'existence de ce « mode de production domestique ».
Marx et Engels, s'ils ont utilisé la démarche du matérialisme historique tout au long de leur oeuvre et de leur action politique, ont finalement écrit assez peu de choses sur la théorie de l'Histoire proprement dite. L'exposé de référence reste celui contenu dans un passage de l'Introduction à la critique de l'économie politique de 1859, où Marx évoquait les célèbres « infrastructures » et « superstructures », une métaphore succincte qui a donné lieu à d'innombrables commentaires. S'y ajoutent de nombreuses remarques éparses dans divers textes ou lettres. Mais même l'Anti-Dühring, cette somme du marxisme, ne consacre que très peu de lignes à définir les modes de production et à exposer les mécanismes généraux de leur articulation et de leur succession. Il y a donc là un camp de recherche ouvert, qui représente sans doute, sur le plan de la théorie, le moins abouti de l'ensemble théorique marxiste (et qui contraste, par exemple, avec la minutieuse analyse de l'économie capitaliste à laquelle Marx lui-même avait consacré d'immenses efforts). On ne saurait donc reprocher à C. Delphy, à la suite de nombreux autres, de vouloir compléter les analyses de Marx, quitte au besoin à identifier de nouveaux modes de production ou à approfondir la question de leur articulation (Marx lui-même, comme il se doit pour un chercheur faisant oeuvre scientifique avait plusieurs fois évolué sur ces questions à mesure des découvertes ou de l'avancée de ses propres connaissances). On ne peut pas davantage considérer comme absurde l'idée qu'une société combine plusieurs modes de production : une telle idée a été plusieurs fois émise (par exemple, dans les années 1970, par Samir Amin), et quiconque a étudié les sociétés sait que les formes chimiquement pures y sont aussi rares que les formes composées, ou intermédiaires, sont nombreuses.
En revanche, il me semble que la théorie du « mode de production domestique » prête le flanc à plusieurs critiques importantes.

Quelques éléments critiques

Pour commencer, lorsqu'elle définit le mode de production, C. Delphy écrit qu'il s'agit : « [d'] un modèle abstrait que je définirai comme un ensemble de rapports de production, plus précisément comme deux rapports de productions complémentaires et antagoniques. » (L'ennemi principal I : 256). On remarque immédiatement que par rapport à la définition de Marx, un élément essentiel est absent : celui des forces productives. Il y a dans le concept originel de mode de production l'idée que les rapports économiques sont liés au développement de celle-ci : c'est pourquoi l'histoire des sociétés humaines n'est pas un chaos illisible, mais une évolution (certes complexe) de formes sociales qui correspondent à la croissance de la puissance économique humaine. Or, pour introduire son « mode de production domestique », C. Delphy est obligée de rompre ce lien. La domination masculine, dans sa dimension exploiteuse vis-à-vis des femmes, est en effet loin de se borner à la seule époque contemporaine, et elle remonte manifestement au moins à la naissance de la richesse elle-même, avec la sédentarité. Le mode de production domestique s'étendrait donc sur plusieurs millénaires, et serait compatible avec des formes économiques allant de la chasse-cueillette sédentaire à la société industrielle, en passant par toutes les économies agricoles intermédiaires. Alors, que la domination masculine, y compris dans sa dimension exploiteuse, soit un phénomène social qui, sous différentes modalités, ait traversé les époques, c'est un fait incontestable. Mais il est beaucoup plus douteux que le concept de mode de production soit l'outil le plus adapté pour l'appréhender.
Lorsqu'on rentre dans les détails, on peut également s'interroger sur les ressorts du mode de production domestique. L'exploitation du salarié (tout comme celle de toutes les exploités dans les sociétés de classes) est en effet déterminée par le monopole de la classe capitaliste sur les moyens de production. C'est ce monopole qui contraint le salarié à se vendre pour une valeur inférieure à celle qu'il produit – la double originalité remarquable de l'économie capitaliste étant à la fois de dissimuler la réalité de l'exploitation, le salarié ayant l'illusion d'être payé pour son travail, et d'abolir la nécessité de la contrainte extra-économique pour rendre celle-ci effective, le salarié se vendant « librement » sur le marché. Qu'en est-il du mode de production domestique ? Par quel ressort la « classe des hommes » exploite-elle la « classe des femmes » ? (précisons que je ne mets pas en doute la réalité de cette exploitation). Je crois que la réponse de C. Delphy est qu'elle réside dans l'institution du mariage, par laquelle les femmes abandonnent leurs droits sur leur propre produit au profit du « ménage », c'est-à-dire du mari. Mais dans les pays occidentaux (et, me semble-t-il, sur une large partie de la planète), l'institution du mariage a vu son contenu évoluer considérablement en deux siècles. Il me semble qu'aujourd'hui, la règle générale est, à l'inverse, que femmes et hommes sont en situation d'égalité juridique vis-à-vis des revenus et du patrimoine. Cela n'empêche pas des situations asymétriques de perdurer, en particulier via l'inégale répartition du travail domestique. Mais cette évolution suscite deux séries de questions. D'une part, on peut se demander, dès lors, quel est le ressort du maintien de l'exploitation du travail domestique, une fois que celle-ci ne s'effectue plus via un cadre juridique qui place les femmes en situation de dépendance de droit. Inversement, comment expliquer cette dilution relative, au sein même du système capitaliste, de l'exploitation spécifique des femmes depuis deux siècles ? Autrement dit, pourquoi ce qui dans le mariage, consacrait juridiquement l'infériorité et l'exploitation économique des femmes, a-t-il peut à peu reculé au point de disparaître ? Ce sont des questions essentielles auxquelles C. Delphy, me semble-t-il, n'a pas cherché à répondre.
En fait, en mettant en regard, sur un même plan, l'exploitation économique des femmes dans le cadre du ménage et celle des salariés dans la société capitaliste, on ne se met pas particulièrement en situation de mieux comprendre leurs interactions mutuelles. J'ai tenté de souligner, dans mon Communisme primitif, à quel point le mode de production capitaliste avait bouleversé les termes de l'ancestrale domination masculine : en faisant de tous les biens, et de la force de travail elle-même, des produits marchands, il a jeté les ferments d'une authentique (et mal nommée) égalité des sexes, c'est-à-dire de la disparition de la division sexuelle du travail. Au demeurant, les rapports du capitalisme lui-même avec la domination masculine sont, me semble-t-il, complexes et contradictoires, car en même temps qu'il en sape les bases, il entretient sa perpétuation de mille manières. Mais le point important, me semble-t-il, est que la dynamique du mode de production capitaliste influence les modalités de la domination masculine, bien davantage que l'inverse. Même si c'est de manière lente et incomplète, les rapports d'égalité (bourgeois) ont pénétré la famille et l'ont profondément modifiée, alors qu'on chercherait en vain une telle influence en sens inverse. Ainsi, des deux rapports de domination et d'exploitation, le rapport salarial s'est bel et bien avéré plus fondamental et plus déterminant que le rapport de genre, ce que Marx avait tenu pour acquis, sans le discuter explicitement.
Alexandra Kollontaï (1872-1952), la première femme au monde
à avoir été ministre à l'époque contemporaine
Ajoutons, pour finir, que cette prééminence de la lutte des classes sur la lutte des genres a eu sa traduction sur le plan politique, et qu'en voulant dissocier le combat pour l'émancipation des femmes de celui pour le renversement du capitalisme, les théories défendues par C. Delphy rendaient un assez mauvais service aux femmes (en tout cas, aux femmes prolétaires). Faut-il attribuer au hasard le fait que le mouvement socialiste (au sens non frelaté du terme) se soit toujours situé à l'avant-garde du combat pour l'émancipation des femmes, non seulement sur le plan juridique, mais sur celui des mœurs et de la vie quotidienne ? Est-ce une coïncidence si c'est le régime issu de la révolution d'Octobre qui, sitôt installé, a proclamé une impressionnante série de mesures émancipatrices ? Et est-il fortuit, inversement, que la réaction stalinienne ait, en sens inverse, également œuvré sur ce terrain pour reprendre aux femmes une partie de leurs conquêtes ? En réalité, sous un vocable marxiste et derrière des ambitions dites radicales, la conception des deux modes de production articulés était l'habillage théorique d'une position visant à désolidariser les combats pour l'émancipation des femmes de ceux pour l'émancipation du prolétariat – exactement de la même manière dont, à cette époque, un vocabulaire marxiste a servi à recouvrir des programmes politiques sur le fond étroitement nationalistes.

Quelques liens en complément

  • dans un récent exposé du Cercle Léon Trotsky (dont on ne peut que regretter qu'il répète l'idée erronée selon laquelle l'oppression des femmes serait un phénomène tardif remontant à la « propriété privée »), le passage intitulé « Le pouvoir bolchevique réalise ce pour quoi se battent les féministes en Europe et aux États-Unis » donne un bon résumé des premières mesures et de la politique du pouvoir soviétique dans le domaine de l'émancipation des femmes.
  • sur la manière dont les dirigeants bolcheviks se posaient ces problèmes au début des années 1920 : Léon Trotsky, Les questions du mode de vie (1923), chapitre « De l'ancienne famille à la nouvelle » (lire aussi cette annexe très précieuse, qui rapporte une discussion entre militants)
  • sur l'analyse, par le même Trotsky, de la réaction stalinienne en ce qui concerne la famille, dans La révolution trahie (1936), le chapitre « La famille, la jeunesse, la culture », tout particulièrement la première partie, « Thermidor au foyer ».

Aucun commentaire :

Enregistrer un commentaire